Jeanine Mabunda, présidente de l’Assemblée nationale de RDC : « Je comprends la frustration de la population de Beni »

Elue, en avril dernier, présidente de l’Assemblée nationale congolaise, sous les couleurs du parti de l’ex-chef de l’Etat, Joseph Kabila, Jeanine Mabunda, ancienne ministre du Portefeuille a reçu, la semaine dernière à Paris, le prix de la Femme d’Influence 2019. Elle a profité de son séjour dans la capitale pour rencontrer son homologue français, Richard Ferrand. Plusieurs sujets, tels que l’échange d’expériences et d’études entre les deux chambres basses dans les domaines législatif et juridique, la modernisation du travail parlementaire, la proportion des femmes dans les institutions électives ou encore la francophonie parlementaire ont constitué le menu des entretiens entre les deux présidents. Dans l’entretien qu’elle a accordé à Enjeux africains, elle revient sur son prix, le nouveau paysage politique congolais, le regain de tensions dans l’est du pays, notamment à Beni, où des populations s’en sont pris à la Mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (Monusco).

Présidente de l'Assemblée nationale de la RDC, Jeanine Mabunda

D’après vous, pourquoi ce prix vous a-t-il été décerné ? Quelles  actions  mettriez-vous en avant pour expliquer le choix des organisateurs ?

Pourquoi moi ? Par rapport aux autres nominées, dotées de valeurs certaines, je parais être la personne de «confluence». Je crois être celle qui, par ferveur et vivace enthousiasme, attire vers elle les qualités dont sont pourvues chacune des autres personnes nommées. La professeure Agnès Buzyn allie de façon remarquable la recherche et la pratique médicale. Son combat contre le cancer en tire profit. De mon côté, je me bats pour inculquer aux jeunes la modération dans la consommation de la vie. Si, numériquement, l’avenir du monde repose sur la jeunesse du continent africain, alors ma lutte pour préserver leur santé mentale prend une importance certaine.

Par rapport à Theresa May, j’ai l’ardente tâche de vivre une transition politique inédite, mais qui engage l’avenir de toute une nation. La coalition politique actuelle en RDC est une option à la fois vitale et globale.

Quant à la présidente de la Géorgie, Salomé Zourabichvili, elle offre au monde entier l’exemple d’une loyauté tout à fait insoupçonnée. Elle montre la vacuité des haines bâties sur des identités de violence et surtout d’exclusion. Présidente d’un pays où elle fut ambassadeur, cela éclaire la passion de panafricanisme que nous avons dévoilée et recommandée tout récemment aux parlementaires africains réunis en Afrique du Sud. Enfin, pour nous, la Grande duchesse Teresa Mestre Batista est une véritable icône de combattante contre les violences faites à la femme, surtout à la jeune fille. Elle mène avec ténacité, sur un continent lointain, un travail de terrain dont j’ai une expérience d’audace. Car, ces viols et violences sont stimulés par un rapport de force parfois ancré dans la culture. Il m’a souvent fallu nager à contre-courant pour me faire entendre de ceux qui dévoient à dessein les racines d’une civilisation qui vénère la maman, c’est-à-dire celle qui porte la vie.

A mon avis, c’est donc cette «confluence» de valeurs et vertus envers une femme de terrain difficile que le jury a préféré distinguer.

Quel commentaire vous inspire la situation qui prévaut actuellement à Beni ? Qu’attendez-vous de la Monusco ?

Je voudrais avant tout envoyer tout mon soutien, ma compassion et ma solidarité à la  population de Beni, ville où je suis allée souvent dans mon ancien métier. Il est vrai que je peux comprendre la saturation de la population parce que c’est un problème persistant, ayant du mal à être résolu. Mais il faut voir ce qui a déjà été fait, notamment par rapport à aux Forces armées de la RDC (FARDC).

C’est d’ailleurs à la demande des habitants de Beni, représentés par leurs députés nationaux, que le ministère de la Défense a reçu, il y a environ un mois, les élus originaires de cette partie du territoire. Des décisions et des correctifs ont été annoncés. Par exemple le renforcement et le doublement de la présence des FARDC à Beni. Nous sommes passés de 11 000 soldats sur le terrain au double. Deuxièmement, il est vrai que les populations s’interrogent sur la collaboration entre les FARDC et la Monusco. Il faut quand même savoir que nous avons une force de maintien de la paix présente depuis plus de 20 ans en RDC. Nous avons fait de bons progrès ensemble mais aujourd’hui, par rapport à la situation des habitants  de Beni, – et si on rajoute aussi l’épidémie d’Ébola –, il est quand même compréhensible que ladite population soit frustrée vis-à-vis de la présence de la Monusco et de sa capacité ou de son incapacité d’action.

Et je comprends parfaitement la frustration de la population face à un phénomène qui dure depuis plusieurs années. On a aussi affaire à des phénomènes de guerre dont les origines ne sont peut-être pas uniquement rd-congolaises.

Quand interviendra la désignation du porte-parole de l’opposition ? Quel est le portrait-robot de celui ou celle que vous verriez bien à ce poste ?

Cette étape de la vie politique de la RDC va consolider notre système démocratique. Car, non seulement dans ce pays peuvent désormais vivre un ancien président et un chef de l’Etat en exercice, mais même un éventuel futur président. Ainsi, toute la nation est-elle appelée à vivre de nouvelles valeurs de tolérance et de patience. Le pouvoir cessera d’être un lieu d’accès par hasard. Les acteurs politiques entreront à l’école de gestion des hommes valables, sans passion tribale, ni provinciale, ni linguistique. En même temps, les concitoyens vont acquérir de nouveaux outils et critères d’appréciation et d’évaluation. Le sens du choix électoral deviendra donc permanent.

Cela dit, au-delà de ma personne et de ma fonction de présidente de l’Assemblée nationale, où se déroulera cette épreuve capitale, c’est bien l’avenir de toute une nation qui sera engagé. Il nous faut donc observer une extrême lucidité.

Comment expliquez-vous les tensions persistantes au sein de la coalition FCC-Cach au pouvoir en RDC ? Que faut-il faire pour atténuer ces querelles politiciennes qualifiées d’inutiles par le cardinal Fridolin Ambongo ?

Il faut faire confiance à la volonté des Congolais, des 400 tribus que nous représentons, des 26 provinces que nous sommes dans nos diversités. Il faut quand même faire confiance à ces Congolais-là pour préserver ce qui nous rassemble : l’unité et la paix. Il ne nous a pas échappé que les Congolais ont élu un président issu de l’opposition, mais votant pour des représentants du peuple issus de l’ancienne majorité ou de la structure politique du président sortant. Il y a donc eu cette volonté des Congolais d’aller, dans une approche pacifiée, vers une solution de compromis et de consensus. Ce n’est pas une solution clivante ou confrontationnelle. Dans notre pays, la cohabitation est un défi. On sait bien que cela ne va pas être facile. Comme dans un mariage, il y a des hauts et des bas. Mais est-ce pour autant qu’on divorce ? Pas nécessairement. C’est à nous, décideurs et responsables politiques, d’insuffler cet esprit de cohésion nationale. Récemment à Berlin, le président Tshisekedi a valorisé la coalition et la nécessité de vivre ensemble. C’est la raison pour laquelle je crois à la paix : on doit travailler ensemble pour qu’elle se fasse.

C’est quand même assez inédit ce qui s’est passé en RDC. Pour la première fois dans l’Afriques des Grands Lacs, composée pourtant d’hommes forts, avec un système monolithique où le président en fonction a généralement la majorité à l’Assemblée nationale, la transition du pouvoir ne se fait pas par la guerre, ni par un coup d’Etat, mais bien par le recours aux urnes. Mauvais élève montré du doigt en 2016, la RDC a apporté la preuve qu’on pouvait y respecter la Constitution, interdisant plus de deux mandats consécutifs. Le pouvoir sortant a opéré une passation de témoin au profit d’un successeur issu de l’opposition. C’est une belle démonstration qu’il s’y déroule un début du respect des règles démocratiques. A mon avis, c’est sur cela qu’il faut capitaliser, non seulement pour nous-mêmes, mais aussi pour les Grands Lacs, une sous-région dirigée par des hommes forts.

Propos recueillis par Jean-Mathis Foko

La présidente de l’Assemblée nationale de RDC, Jeanine Mabunda, a été reçue par son homologue français, Richard Ferrand. Elle l’a invité aussi à visiter, en 2020, Kinshasa.